Leyre, Rivière Sauvage, et sa forêt-galerie...

Leyre, Rivière Sauvage, et sa forêt-galerie...

Le 14 mars c'était la Journée d'actions pour les rivières, l'occasion pour nous de célèbre la Leyre en répondant à toutes les questions que vous vous posez sur notre si belle rivière ! Interview avec Laurent DEGRAVE, technicien rivière au PNRLG.

La Leyre, fleuve côtier aux eaux couleur de rouille, qui rejoint l’Océan Atlantique par le Bassin d’Arcachon et qui serpente sur le territoire du Parc sur une centaine de kilomètres sous une forêt-galerie, a environ 15 000 ans (elle est née à la fin de la dernière glaciation du Würm IV). Elle est labellisée « Rivière Sauvage » sur son tronçon landais, inscrite au titre des sites Natura 2000 sur l’ensemble du linéaire, et constitue une zone humide exceptionnelle annexée à la convention RAMSAR sur son Delta. À l’heure de lancer auprès des usagers de la rivière et de ses habitants une enquête permettant d’évaluer les services rendus par la Leyre, en ce 14 mars, Journée d’actions pour les rivières, nous avons souhaité lui rendre hommage. Laurent DEGRAVE, technicien médiateur rivière du Parc naturel régional des Landes de Gascogne, est un peu l’amoureux de la Leyre. Il connaît les sentiers qui la longent, les chemins qu’elle emprunte quand ses eaux se gonflent, les recoins où fraient les brochets qui y vivent. Pour répondre à vos questions, et à celles que l’on nous pose souvent, rencontre avec cet agent du Parc, qui est avant tout habitant-sentinelle, en somme gardien de la Leyre…

 

Laurent Degrave, technicien rivière PNRLG

Laurent Degrave, technicien rivière PNRLG

Habitant de la Leyre, ça porte peut-être un nom… ?

C’est la question à laquelle personne jusqu’ici n’a su répondre ! Puisque les habitants de la Loire sont les Ligériens, ceux du Rhin sont les Rhénans… Nous pourrions être « Leyriens » ou « Leyrois » mais ça ne sonne pas particulièrement bien, il nous reste peut-être une option plus ancienne… Selon les Grecs, la Leyre portait le nom de Sigman, nous pourrions donc être nommés Sigmaniens.

Nous nous apprêtons à évaluer auprès des habitants et usagers de la Leyre la valeur économique de la Leyre. Notre rivière vaudrait-elle des millions ?  

Effectivement, si ce processus est impulsé par le CEREMA, établissement public sous la tutelle du Ministère de la Transition écologique, c’est via le réseau Rivières Sauvages que nous cherchons à évaluer les services écosystémiques rendus par une rivière en bon état à ses habitants et ses usagers. Par exemple chez nous, filtrée par le sable et épurée par les forêts alluviales, l’eau de la Leyre est de bonne qualité pour la pêche, les piscicultures, le canoë… La Leyre héberge une multitude d’espèces rares et protégées, garante d’une biodiversité durable et nous l’espérons plus résiliente face au changement climatique. Aussi, sa forêt-galerie stocke le carbone si précieux pour limiter le réchauffement, et crée un microclimat qui tempère les canicules estivales… Pour tout cela nous pouvons lui dire merci ! Il est difficile pour moi de parler en millions d’euros car ce qu’elle nous apporte, en termes de santé et bien-être a une valeur inestimable.

Se balader à pied près de la rivière est un vrai bonheur… Quelles sont les meilleures promenades pour découvrir la Leyre ?

La rivière est souvent accessible au cœur de nos villages et ce sont souvent des zones aménagées pour découvrir le milieu et en profiter sans l’esquinter. Des randonnées plus longues permettent de longer les berges, c’est par exemple le cas du GR6, sur son tronçon reliant Mios au Teich. D’autres communes ont également balisé des petites boucles de randonnée pédestre comme autour du Graoux à Belin-Béliet ou, mon coup de cœur personnel, autour de l’Hourc d’Eyre (« fourche d’eau ») à Moustey. Pensez, lors de vos balades, à respecter la quiétude des lieux et à ne laisser aucune trace de votre passage, notamment vos déchets.  

Une légende raconte que la Leyre n’a pas de source…

Elle n’aurait plutôt plus de source… car elle provient de l’affleurement de la nappe phréatique sur les zones humides du plateau landais, zones humides qui ont été remaniées par l’activité humaine, avec, dès Napoléon III et la Loi Assainissement des Landes de Gascogne de juin 1857, la création des crastes et des barades.  Ce grand remaniement, et celui dans les années 1970 d’une agriculture plus intensive avec des terrains massivement drainés (fossé jusqu’à 2,5m de profondeur), ont impacté nos zones humides et ont rendu difficile la recherche d’une source potentielle pour la rivière. Pour la Petite Leyre, on peut dire sans trop douter qu’elle provient du Camp du Poteau, site militaire entre Captieux et Luxey, une zone de marais relique, classée site Natura 2000. Pour la Grande Leyre en revanche, aujourd’hui, si l’on remonte depuis la confluence jusqu’au lieu où il y a le plus d’arrivée d’eau, cela nous mènerait au Platiet, sur la commune de Solférino, du fait certainement du remaniement agricole. Mais des traces naturelles subsistent, et les cartes de Cassini (1750) nous orientent également, à la limite des communes de Luglon et Garein au niveau du Marais de l’Anguille, encore en état de marais, origine probable de la rivière.

Nous parlons d’elle d’une seule façon, mais le territoire est divisé… Doit-on l’appeler l’Eyre ou la Leyre ?

Si l’on veut être précis sur l’étymologie, le mot Eyre signifie eau courante, rivière. Aussi, en français, on ne dirait par La l’Eau mais bien L’Eau… Dans le temps, avec le changement de langage, le mot a fini par devenir un nom propre et l’on en a perdu le sens. L'orthographe « La Leyre » s’est répandue et on la retrouve dans de nombreux documents d'archives avant que le Docteur Peyneau, de Mios, dans ses « découvertes archéologique du pays de Buch » lance l'orthographe « L'Eyre ». Géographiquement aujourd’hui, le terme « la Leyre » est employé dans les Landes, alors que « l’Eyre » est usité en Gironde. Ainsi, en conservant le terme « la Leyre » dans la partie landaise, nous nous conformons à la vie changeante des mots.

Dans un autre jargon, on l’appelle aussi Petite Amazone, certainement du fait de sa forêt-galerie, mais aussi à cause de sa couleur ambrée. Pourquoi est-elle ainsi teintée ?

Cela provient de la composition du sous-sol, un grès ferrugineux constitué de sable et de fer, et qui selon la quantité de matière organique est appelé alios (plus friable) ou garluche (tellement solide qu’elle a longtemps servi à construire nos maisons). La combinaison du contact de l’eau et l’oxydation en milieu aquatique aéré avec la garluche donne cette couleur rouille. S’il y a plus d’alios, l’eau devient plus sombre, plus noire. Au-delà de sa couleur, cette rivière, contrairement à d’autres de la région, comme l’Adour ou la Garonne, est « transparente » et peu chargée du fait de son sable filtrant et d’un sol peu limoneux et argileux.

Leyre et ses eaux ambrées

Leyre et ses eaux ambrées. Crédit photo : S.CARLIER

La Leyre est-elle une rivière polluée ?

L’état de la rivière est soumis à un suivi permanent par l’Agence de l’Eau Adour-Garonne. Toutes les données sont d’ailleurs accessibles à tous, sur le Portail des données sur l’Eau du Bassin Adour Garonne, le SIEAG. Chacun peut y retrouver, en choisissant son cours d’eau, l’ensemble des analyses réalisées depuis 20 ans.

Globalement, on note une rivière de bonne qualité en amélioration au fil du temps (moins de présence de nitrates et de pesticides, PH moins acide, des indicateurs écologiques bons). Il faut toutefois modérer ce propos lorsque la rivière est soumise à des événements extrêmes comme les crues qui entraînent des bouleversements importants du fait de la mise en suspension de matière organique, avec saturations et débordement des réseaux d’eaux pluviales et d’assainissement ou encore des lessivages de sols agricoles. Il vaut donc mieux être prudent de façon ponctuelle et éviter d’aller se baigner après un fort orage.

Une pollution nouvelle apparaît également ponctuellement depuis quelques années, les cyanobactéries…

Oui, nous sommes en veille sur la période pré-estivale jusqu’à la fin juin, au moment où la Leyre se réchauffe, face au développement des algues bleues. Conséquence directe du changement climatique, cette algue, qui existe depuis la nuit des temps, semble désormais se plaire sur la Leyre dans peu d’eau, avec les premières fortes chaleurs et les restes de matière organique de l’hiver : un cocktail favorable pour se développer. Elle nous met en alerte car elle est dangereuse et potentiellement mortelle pour les animaux qui viennent s’y abreuver.

Hormis lors de ces événements, peut-on s’y baigner sans crainte ?

À dire vrai, la baignade n’y est pas autorisée, ou en tout cas elle se fait à vos risques et périls. Si la tentation était trop grande, on vous recommande de porter des chaussures, la Leyre étant une rivière à branche, de respecter les autres usagers, d’éviter la crème solaire pour ne pas polluer le milieu, d’éviter de piétiner les herbiers aquatiques et bien sûr, de toujours prendre connaissance du niveau d’eau et de son débit.

Justement, cela fait 50 ans que le débit du cours d’eau et ses fluctuations sont mesurés. Le niveau a-t-il baissé ?

Sur ces 50 dernières années, il y a une baisse générale qui avance dans le sens des prévisions des experts du changement climatique soit une baisse globale, à l’horizon 2070, de 40% à 60% des débits moyens annuels. Ces débits seraient également soumis à de grandes fluctuations, entre pluies intenses, fortes crues et périodes de sécheresse marquées. Sur la Leyre comme sur les autres rivières de la Région Nouvelle-Aquitaine, le débit a baissé mais fluctue davantage. Nous avons récemment vécu une crue centennale qui reste dans les mémoires de tous…

Est-ce la seule conséquence du changement climatique sur la rivière ?

L’impact sur le débit du cours d’eau est marquant mais il y en a d’autres. Par exemple, on note que la végétation change, les arbres connaissent plus de mortalité et des espèces invasives exotiques comme la Renouée du Japon ou la Jussie sont en train de prendre leurs quartiers. La température de l’eau est aussi un marqueur, comme l’alternance de phénomènes extrêmes (inondation / sécheresse). Aussi, avec déjà plusieurs valeurs estivales au-delà de 21°C en aval, ce sont des conditions qui deviennent défavorables à certaines espèces de poissons plus fragiles comme la truite ou le vairon et malheureusement plus favorable à l’écrevisse de Louisiane. Le risque tempête en revanche n’envoie pas un signal plus fort, car les anticyclones subtropicaux ont tendance à repousser les dépressions atlantiques plus au nord et amènent donc moins de vent à l’intérieur des terres.

Qui veille sur la Leyre aujourd’hui, qui prend en note tous ces marqueurs du changement climatique ?

C’est toute une chaîne à son service, dont les missions du Parc font partie et jouent un rôle d’interface. Les pisciculteurs, les kayakistes, les pêcheurs, les administrations responsables de son bon état (Agence de l’Eau et Services de l’État), les scientifiques (comme ceux de l’Université de Bordeaux pour le projet PLASCOTE sur les microplastiques) mais aussi les élus qui décident au regard des attentes, sont les maillons de cette chaîne.

Mais je crois que chacun, chacune peut veiller sur la rivière. Les habitants et les usagers de la rivière sont ses premières sentinelles. Soyez curieux et observateurs.

Propos recueillis par Mathilde FRAIGNEAU.

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